Catherine Garnier, Le Japonais sans peine, Assimil, p. VII.
S’il y a bien une sorte d’unanimité béate 1 lorsque l’on lit la plupart des manuels de japonais ou que l’on discute avec ceux qui commencent à l’apprendre, c’est bien celle qui clame haut et fort que le japonais est facile, trop facile, à prononcer. Et parfois pour rendre la chose encore plus crédible, on oppose cette facilité à l’énorme difficulté 2 que l’on rencontre lors de l’apprentissage de l’écriture japonaise.
Il me semble que dans les deux cas, le japonais jouit des honneurs de l’exagération. 3
La relative pauvreté phonétique du japonais ne doit pas cacher les problèmes qu’un locuteur du français peut rencontrer lorsqu’il apprend à prononcer cette langue, ni l’amener à sous-estimer cette tâche 4.
ありがとう
Dans ce mot – que tout le monde connaît, enfin on l’espère – on trouve deux des difficultés que rencontrent les débutants. D’abord comment prononcer り? ri ou li ? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de voyelle longue.
Il faut savoir que la réalisation du r/l 5 varie considérablement dans la population japonaise, on rencontre même des variations sexuées. Il n’est pas rare d’entendre les femmes accentuer la prononciation l et les hommes le r roulé. Il est assez amusant d’ailleurs d’écouter ces multiples réalisations. 6.
L’apprenant doit donc jongler avec une réalisation qui 1) n’existe pas en français dans sa réalisation neutre ou standard et 2) a de multiples réalisations qui peuvent apparaître comme totalement arbitraires.
Pour plus d’informations sur le sujet, nous vous conseillons la lecture de l’article de Laurence Brune : The phonology of Japanese /r/: a panchronic account.
Maintenant passons à la longueur des voyelles. Là, pour une fois. Rien de bien difficile, il suffit de bien écouter pour s’empreindre de la différence entre une longue et une brève. Lorsque vous les prononcez, commencez par juste allonger les voyelles. Avec un peu d’écoute et d’exercices, on arrive à la bonne longueur. Ni trop court, ni trop long.
Et à lire, c’est encore plus facile. La longueur des voyelles est quasiment toujours explicite en japonais soit par l’adjonction d’un う, soit par le doublement de la voyelle.
Mais attention. Ne pas respecter la longueur d’une voyelle peut changer le sens d’un mot, alors révisez votre vocabulaire sans négliger cet aspect.
ふね
Si on suit la transcription Hepburn, ふね se transcrit fune. Mais se prononce-t-il fune ? Ecoutez (Saiga japanese dictionnary). On entend bien que le soi-disant f est plutôt proche de notre h 7. Pas facile à prononcer, non ?
なんじですか
Dans なんじですか(quelle heure est-il ?) ? On entend bien que le u de す a disparu. Le u disparaît souvent en japonais, tout comme le i. En général, lorsqu’elles se trouvent entre deux consonnes non-voisées ou en fin de mot, ces voyelles s’effacent. Bien sûr, c’est en général !
Des facteurs sociaux peuvent aussi intervenir pour accentuer ou pas la (non)-prononciation de ces voyelles.
ou, eu, u
Et ce fameux u de す comment se prononce-t-il ?
Il n’est pas rare qu’on nous prévienne de ne jamais le prononcer comme notre u. Mais ce u est versatile. On peut selon ses réalisations le percevoir comme notre eu, notre ou et voir même notre u.
C’est peut-être la voyelle la plus problématique à prononcer. Et elle peut altérer la clarté de votre expression, si vous n’y faites pas attention.
かぎ
Vous n’avez jamais lu que le g se prononçait toujours de façon dure comme dans guerre ? Oui ?
Sauf que dans la vraie vie, le g peut se nasaliser pour devenir [ŋ]. Ce drôle de son qui n’existe pas en français mais dont l’anglais raffole (sing, parking etc.).
Par exemple, on peut entendre prononcer かぎ (clé) kagi et parfois presque kani.
ひゃく
Les sons aspirés ne sont pas forcement faciles à prononcer surtout lorsqu’ils précèdent une autre consonne comme dans ひゃく.
ん
ん, que l’on prononce généralement n, est à lui seul toute une histoire. On rappellera juste que devant b, il devient m au lieu de n. Avec pour exemple le fameux しんぶん (journal) qui se prononce shimbun avec un m un peu nasalisé.
Accent de hauteur
Même si le japonais, à la différence du chinois, n’est pas une langue à ton, il présente tout de même un accent de hauteur (pitch accent) qui peut influer sur le sens des mots (le contexte permettant de quasiment toujours s’en sortir). Voilà un point qui est rarement abordé dans les manuels et qui pourrait refroidir certains. A ce sujet nous conseillons la lecture de Against Marking Accent Locations in Japanese Textbooks de Yoko Hasegawa.
Le flow
Et pour finir. Pour parler comme un japonais ou une japonaise 8, il ne faut pas simplement prononcer le japonais comme un japonais. Il faut aussi pouvoir parler aussi vite que les japonais. Et ça, ça demande du temps et du travail. Comme tout le reste quoi.
Et pour ceux qui veulent tout le reste, il y a l’ouvrage de Laurence Labrune : La Phonologie Du Japonais.
Alors le japonais, facile à prononcer ?
- Bien sûr nous exagérons. Volontairement. ↩
- Nous reviendrons sur cette insurmontable tâche : « that learning to write the kanji with native proficiency is the greatest single obstacle to the foreign adult approaching Japanese—indeed so great as to be presumed insurmountable. After all, if even well-educated Japanese study the characters formally for nine years, use them daily, and yet frequently have trouble remembering how to reproduce them, much more than English speaking people have with the infamous spelling of their mother tongue, is it not unrealistic to expect that even with the best of intentions and study methods those not raised with the kanji from their youth should manage the feat? » James W. Heisig, Remembering the Kanji Vol. I, A complete course on how not to forget the meaning and writing of Japanese characters, Japan Publications Trading, 2001, p. 8. ↩
- Comme disait Talleyrand : « On dit toujours de moi ou trop de mal ou trop de bien; je jouis des honneurs de l’exagération. » ↩
- « […] even though Japanese pronunciation is really not difficult. Certainly it should be easier for foreigner to master than it is for the Japanese to become skilled in English pronunciation. Still, by far the most common fault among Westerners learning to speak Japanese is malpronunciation. […]. Hearing this malpronunciation, one wonders if the would-be-speakers are even aware that it is necessary to learn correct pronunciation, just as it is essential that they memorize vocabulary and pattern sentences. » Jacques Seward, Easy Japanese, A Guide to Spoken and Written Japanese, McGraw-Hill, p.4. ↩
- Wikipedia choisit [ɺ] comme réalisation. « En japonais, le r est une battue latérale. Cette consonne serait très commune dans les langues qui ne distinguent pas le l et le ɾ.
Cette consonne est très peu reportée parce que les linguistes de langues européennes n’arrivent souvent pas à la reconnaître. » ↩ - « Outside of [ɾ], the following phonetic (social or regional) realizations are widely attested: [l], [ɭ], [r], [rː], [d], [ɽ], [ɮ]. The apico-alveolar lateral [l] is a common variant, frequent before palatalized vowels (rya, ryu, ryo) and in young women speech (Ohnishi 1987, Tsuzuki & Lee 1992). Retroflex [ɭ] is also encountered under the same conditions. The short and long apical trills, [r] and [rː] are socially marked variants, characteristic of Tokyo popular male Japanese. The higher the number of trills, the more socially-marked the rhotic will be. »
Laurence Labrune, The phonology of Japanese /r/: a panchronic account, Université Bordeaux 3 & CNRS (Erss, UMR 5610) ↩ - En fait le f japonais est [ɸ], pas notre [f]. ↩
- Ce qui n’est vraiment pas la même chose. ↩

